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Parler de pêche ?
Je laisse la parole à
quelques auteurs que j'ai eu grand plaisir à lire :
Maurice
Genevoix "La Boîte à pêche"
« Ce
monsieur Matout, dit Najard, pour sûr que c’est un vrai pêcheur,
savant de la tête et des bras. Tout ce qu’il écrit là, il a bien
raison
de l’écrire, parce que c’est la vérité vraie. Il vous explique les
choses
bien mieux que je ne pourrais le faire, si peu causeux
comme me voilà, si emprunté avec ma langue.
Mais je veux vous dire, à vous : ces choses-là qu’il raconte,
je m’en étais déjà douté. Oh ! pas si clair, pas si droitement !
Comment vous expliquer, bon d’là, C’est malaisé. (...)
Voilà,
dit-il : ça m’habitait partout, ça s’était installé chez moi,
tout seul, sans passer par ma comprenoire. Je n’aurais pas su dire
pourquoi je faisais ça et ça, mais je faisais juste ce qu’il fallait.
A cause de « l’optique » des poissons ?
Des « organes
de leur ligne latérale » ?
Moi, je veux bien, je n’ai pas à causer là-dessus. »
Pierre
Pascal Rossi "Le Pêcheur de Lune"
Les
cailloux font chanter la rivière, la musique est née
de l’eau, du vent
et des oiseaux.
Dieu
créa la rivière, et Il créa la truite,
puis, Il mit la truite dans la
rivière.
Le lendemain, j’étais sur place.
J’ignore
tant de noms de pierres, d’arbres et de fleurs,
tant de noms de bêtes,
que j’éprouve cela comme un péché.
Et j’ai en outre la certitude
que c’est un péché
plus grand qu’il n’y paraît.
(…)
Longtemps, j’ai triché avec le temps.
C’est la musique qui a
commencé à me réconcilier avec la durée,
et c’est la pêche qui, désormais,
consacre cette réconciliation.
Car on ne peut pas plus tricher avec une
truite
qu’avec une blanche pointée, et rien ne m’ennuie davantage
que
les prétendus records de vitesse.
Je suis sûr, en revanche, que le temps
finira par
se venger de tous les affronts qui lui sont faits.
« Gagner
du temps » n’est que le maître mot des imbéciles !
Que
l’arbre n’est pas le vent, je l’ai découvert en pêchant.
Et que je
ne suis ni ma joie, ni ma tristesse,
qu’elles ne font que me traverser,
comme le vent traverse l’arbre.
La
pratique de la pêche m’a révélé aussi que j’avais souvent
prétendu
donner de la légèreté aux choses graves,
et de la gravité aux choses légères,
alors même — et quelle gifle lorsque je le compris !
que je ne
savais pas simplement distinguer celles-ci de celles-là….
La
rivière m’a dit un jour ceci :
« Chaque fois que ta vérité
se révèle fausse, interroge-toi
pour connaître et peser ce que tu as
perdu ou gagné à avoir cru en elle ».
Depuis
la nuit des temps, l’homme a imaginé mille et une façons
d’attraper
du poisson. De la plus simple à la plus sophistiquée.
Mais c’est
toujours et partout la beauté du geste
qui le rend juste et qui désigne
les vrais pêcheurs,
les descendants de Pierre. A noter que je ne vois
bien sûr
aucune beauté dans les usines flottantes qui aujourd’hui écument
les océans, ni d’ailleurs dans les concours de pêche.
La
joie du pêcheur au moment de la capture,
celui-ci la hurle et celui-là
la tait.
Méditation
:
La
rivière coule.
La
ligne siffle dans l’air.
La
mouche flotte.
Les
arbres bruissent.
Les
oiseaux chantent.
Le
poisson mord – ou ne mord pas.
Chacun
fait ce qu’il veut.
Je
laisse faire.
Je
laisse vivre.
Je
suis à la pêche.
Je
suis.
Je ?
La
rivière coule et l’emporte….
Haut
Norman
Maclean "La Rivière du sixième jour"
« Aujourd'hui,
presque tous ceux que j'ai aimés sans les
comprendre quand j'étais jeune sont morts, mais je n'ai
pas renoncé à chercher à les connaître.
Bien
sûr, à mon âge, je ne vaux plus grand chose comme pêcheur,
et bien sûr,
le plus souvent, je pêche seul dans les grandes rivières,
malgré mes
amis qui trouvent que ce n’est guère raisonnable.
Souvent,
comme beaucoup de pêcheurs à la mouche
de l’ouest du Montana, où les
jours d’été sont d’une longueur
presque boréale, j’attends la fraîcheur
de soir
pour commencer à pêcher.
Alors,
dans le demi-jour boréal du canyon, tout ce qui existe au monde
s’estompe, et il n’y a plus que mon âme, mes souvenirs,
les voix mêlées
de la Blackfoot River, le rythme à quatre temps
et l’espoir de voir un
poisson venir à la surface.
A
la fin, toutes choses viennent se fondre en une seule,
et au milieu coule
une rivière.
La rivière a creusé son lit au moment du grand déluge,
elle recouvre les rochers d’un élan surgit de l’origine des temps.
Sur certains des rochers, il y a la trace laissée
par les gouttes d’une
pluie immémoriale.
Sous les rochers, il y a les paroles,
parfois les
paroles sont l’émanation des rochers eux-mêmes.
Je
suis hanté par les eaux. »

Haut
Maurice
Genevoix "La Boîte à pêche"
Finale
Il est demeuré seul,
couché dans l'herbe au flanc de la haute levée.
Depuis une heure ou depuis 20 ans, il ne sait plus.
Son corps lui pèse, hanté d'une sourde déception dont
il sent l'amertume à sa bouche.
Contre ses paumes à
plat, il éprouve la fraîcheur des tigelles,
et lentement déplace ses mains pour renouveler
cette apaisante caresse.
Il tressaille tout à
coup au heurt d'une choses inattendue,
tourne la tête, et reconnaît la boîte à pêche de Najard.
Il fallait qu'elle fût là, rugueuse sous les doigts
qui la touchent, avec ses douves marbrées de veines
et de noeuds, piquées d'écailles sèches et ternies,
avec ses charnières de cuir, son baudrier
de cuir abandonné, lâche, dans l'herbe.
Ce n'est qu'une boîte à
pêche, un coffre étroit, moins
grand que n'aurait cru Bailleul. Fallait-il donc
qu'elle fût ouverte, pleine de poissons allongés
sur des rouches ? En tassant les poissons,
en les abîmant davantage, on en pourrait ajouter
quelques-uns.
Mais déjà, la boîte
déborde; un long chevesne fané,
une petite ablette raide sont morts, tombés à
côté d'elle. Et les poissons qu'elle encaque sont
morts, fanés et raides comme l'ablette et le chevesne.
Bailleul se penche,
appuyé sur le coude.
Sans rien toucher que du regard, il fouille dans cet
agglomérat d'écailles, dans cette nécropole glacée :
des chevesnes morts, des goujons morts,
des barbillons, des brêmes, des gardons, des brochets...
Cela se compte d'un coup
d'oeil, jusqu'aux bêtes qui sont
par dessous, et qu'on dénombrerait aussi pour peu qu'on osât,
de la main, soulever celles qui les écrasent. Tiens, une vandoise...
une carpe...une perche aux reins épineux.
Voilà des formes
familières, des espèces que reconnaît
le souvenir. C'est fatigant, c'est puéril.
Bailleul a détourné les
yeux, sur une dernière vision de cadavres
confus, mêlés les uns aux autres et tout à coup méconnaissables.
Elle était éclatante et
jolie, cette mouche verte sur les Poissons
morts. D'autres mouches vibrent au-dessus des herbes,
et des abeilles bourdonnent parmi les fleurs des champs.
Que regardait Bailleul
sans voir ces fleurs de mai qui lui frôlent
le visage ? S'il le veut, pour la première fois, il verra un
talus de la Loire au printemps.
Tout près, une fleur de
saxifrage se balance mollement sur
sa tige : une tige un peu velue qui rougit à la cime;
une fleur aux cinq pétales candides évasés à partir du coeur,
en courbe douce tendue vers la lumière.
Le calice s'épanouit, à
moins qu'il ne se creuse vers le
secret des étamines et du pistil, là où sa chair devient
plus tendre, comme ombrée d'une goutte d'huile un peu verte,
d'une goutte de cire tiède et fondante. Rien qu'une fleur
de saxifrage, mais toutes les autres suspendues dans le ciel,
les grappes jaunes d'un mélilot, une fleur de mauve, et
par dessous les clochettes d'un muscari bleu sombre,
et par dessous encore, au ras de la terre invisible,
des potentilles pareilles à des gouttes de soleil,
des géraniums sauvages d'un rose si simplement rose,
et des fumeterres, des érodiums, et des seneçons
mêlés aux pissenlits.
Que Bailleul hausse un
peu la tête, le monde s'agrandira,
chevelu de plantes innombrables. Qu'il se lève et gravisse
la levée...
Ah ! c'est assez, ce jour
de mai, pour son humilité contente,
de rester allongé dans l'herbe; de cligner les paupières afin
de mieux subir, rose et blanc, jaune et bleu, le papillotement des fleurs,
de respirer au fredon des abeilles l'odeur des calices et des tiges,
et celle du terreau moite sur quoi pèse son corps.
Il s'étire, les bras
tendus. Et de nouveau, sans qu'il le veuille,
sa main touche la boîte à pêche.
Il a pourtant retiré sa main; pas assez vite : un bruit
dur a heurté le bourdonnant silence, un claquement de couvercle
qui tombe.
Bailleul secoue le front
avec une douceur somnolente :
" Ce n'est pas moi, ce n'est pas moi...
la boîte à pêche s'est refermée toute seule."
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